Lune Noire : El Pico - Cinéma Utopia Bordeaux


EL PICO

(OVERDOSE)
Un film de Eloy de la Iglesia
Espagne, 1983, couleur, 1h50, VOSTF
Avec José Luis Manzano, Enrique San Francisco, José Manuel Cervino...

Film inédit en salles en France, interdit aux moins de 18 ans à sa sortie.

En présence de Loïc Diaz, chercheur et programmateur, spécialiste du cinéma espagnol.
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Dans la grisaille du Bilbao du début des années 80, Paco et Urko, deux adolescents en rupture de ban - l'un est le fils d'un commandant de la Garde Civile qui le destine à une carrière militaire, l'autre le fils du dirigeant d'un parti nationaliste de la gauche Basque - délaissent leurs études pour les paradis artificiels, partageant tous deux la couche de Betty, une jeune prostituée qui va les initier à l'héroïne. De consommateurs, ils deviennent trafiquants, rapidement emportés dans une spirale criminelle qui va frapper de plein fouet leurs familles respectives.

À la mort de Franco en 1975, le tournant démocratique en Espagne s'accompagne d'une crise économique résultant du choc pétrolier et d'un chomage de masse qui touche principalement les quartiers populaires de la périphérie des grandes villes. Entre barres d'immeubles et terrains vagues où l'on parle le "cheli", l'argot des voyous, la délinquance et le trafic de drogue explosent. La disparition de la censure offre alors un nouveau sujet de société au cinéma : la figure du "quinqui", le jeune livré à lui-même dans un environnement urbain dégradé, propice aux trafics, au vol et à la baston.
L'année 1977, avec Perros Callejeros ("Chiens errants") de Juan Antonio de la Loma, marque l'avènement du cinéma quinqui comme genre codifié extrêmement populaire et rentable qui va produire une trentaine de titres jusqu'en 1985, mais aussi comme phénomène médiatique. Ces films font le plus souvent appel à de jeunes acteurs recrutés dans les bas-fonds, parmi les délinquants dont certains deviennent des vedettes de la presse à scandale, relatant leurs exploits bien réels et leur transposition sordide dans des œuvres de fiction. C'est la célébration crapuleuse des anges sauvages à la gueule cassée, qui vivent vite et meurent précocement, sur fond de sexe, drogue et rumba.

Cinéaste prolifique dans tous les genres et notamment le cinéma quinqui dont il fut précurseur, habitué aux sarcasmes de la critique pour ses sujets dénoncés comme scabreux, Eloy de la Iglesia se fait d'une certaine façon le chroniqueur de cette époque au climat social et politique tendu, en choisissant de tourner pour la première fois sur sa terre d'origine. La réalité conflictuelle du Pays Basque, dans le contexte de lutte armée menée par l'ETA et de répression policière, dresse une toile de fond oppressante prétexte à polémique, par la dénonciation des pratiques de la Garde Civile, coupable de torture, de chantage et d'extorsions. "El Pico", dans le langage courant, se réfère au tricorne du gendarme et à la seringue, symbolisant à la fois le carcan répressif de la société et le rituel destructeur du shoot.
La représentation crue des ravages de l'héroïne, les obsessions sulfureuses du réalisateur pour les marges et une sexualité sans tabous, ont suscité la virulence des critiques de tout bord, dénonçant un mélange de complaisance et de mauvais goût caractéristique. C'est pourtant dans les relations tumultueuses entre un père aux valeurs réactionnaires et son fils en roue libre que transparait la dimension politique d'El Pico. En offrant une forme de rédemption - éphémère - à Paco, interprété par José Luis Manzano, un adolescent marginal issu des quartiers populaires de Madrid et devenu son acteur fétiche, Eloy de la Iglesia souligne son attachement pour les destins brisés dans une société qui n'ouvrait alors aucune perspective individuelle.
El Pico fut un des plus gros succès commerciaux du cinéma espagnol en 1983, et donna lieu à une suite en 1984, El Pico 2, offrant toute latitude à Eloy de la Iglesia, l'inscrivant comme figure emblématique du cinéma quinqui.

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